5 novembre 2022
Entrevues / Quoi de neuf

Repenser le concert avec Valérie Milot et Stéphane Tétreault

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Christophe Huss, Le Devoir

La harpiste Valérie Milot et le violoncelliste Stéphane Tétreault reprennent jeudi, 10 novembre, au théâtre Maisonneuve, leur spectacle immersif Transfiguration, qui nous avait séduit lors de sa création en mai dernier à la salle Bourgie. Le défi pour les deux jeunes artistes est de repenser le rituel du concert classique à travers un environnement numérique cinématographique, tout en affrontant la nouvelle réalité des musiciens classiques.

« Stéphane et moi fonctionnons beaucoup comme des artistes entrepreneurs », nous dit Valérie Milot, qui attribue le succès de Transfiguration à cette dynamique.

« Avant même la première du spectacle, nous avions une douzaine de dates pour une tournée québécoise cet été. C’était notre but : le Québec pour la première saison, le marché canadien et international par la suite », souligne Stéphane Tétreault, heureux de la confiance des diffuseurs québécois.

Entre l’idée et la création du spectacle, il y a eu trois années, dont un an et demi de travail intense de réalisation. « Nous avons eu de la chance d’avoir du financement public et privé, mais pour deux artistes comme nous, c’est colossal de se lancer dans un tel projet », résume Valérie Milot. « Il n’y a pas beaucoup de monde avec qui j’aurais partagé cette aventure : c’est beaucoup d’organisation et de stress, mais nous avons réussi à réaliser ce que nous voulions faire », dit-elle, réjouie.

Le nouveau statut de l’artiste

Transfiguration répond à de nombreuses interrogations qui touchent le milieu de la musique classique. L’une des perspectives abordées par Valérie Milot est celle-ci : qu’est-ce qu’un artiste devrait être aujourd’hui ? « L’artiste qui peut simplement jouer de son instrument et faire des concerts va devenir une denrée très rare, estime la harpiste. Il y a eu une révolution à de nombreux niveaux. Il n’y a pas si longtemps, on pouvait gagner sa vie en faisant des disques ; maintenant, il faut payer pour en enregistrer. Il n’y a pas si longtemps, un pianiste pouvait faire carrière en jouant quelques concertos ; aujourd’hui, il lui faut jouer des créations et changer fréquemment de répertoire. »

Évidemment, la discussion avec Valérie Milot et Stéphane Tétreault nous amène aussi aux changements rapides et radicaux induits par les réseaux sociaux. « Les choses reposent davantage sur la personnalité de l’artiste. On va aller voir tel artiste par attachement. Par ricochet, le rôle des agences et la manière de gérer la carrière d’un artiste ont changé après la pandémie », note Valérie.

Stéphane Tétreault observe avec amertume le défi de développer une carrière à l’étranger. « J’ai vu l’élan avant 2020, puis la pandémie a mis un terme à cela. C’est un défi de relancer la machine. »

« Ceux qui sont restés sont ceux qui étaient bien organisés, constate Valérie Milot. Stéphane et moi travaillons ensemble, produisons les choses ensemble, allons de l’avant. Cela nous a sauvés. Nous avons conçu des projets, les avons adaptés. C’est devenu presque essentiel de s’impliquer dans son développement, son image de marque. Ces choses qui peuvent paraître superficielles font que l’on va durer ou pas, laisser une marque ou pas. »

Dans cette analyse, Valérie Milot se place non seulement en tant qu’artiste dans un marché compétitif, mais aussi dans une proposition, la musique classique, qui, au sein de l’offre culturelle, a du mal à tirer son épingle du jeu. Émerge une nouvelle fois la question de l’éducation, génératrice du public futur : « Si la culture générale baisse, cela va avoir une conséquence sur l’achalandage des salles de concert. »

Courage musical et nouvel outil

Pour rameuter du monde, il y a une solution aussi simple que funeste : la compromission artistique. Car, quand on sert de la soupe, on trouve toujours du monde pour tendre la gamelle. Mais nous sommes ici dans le registre du courage et de l’intégrité. « Notre approche a été dès le départ de ne pas dénaturer le concert de musique classique. Nous ne voulions pas aller dans le crossover. Même en ce qui concerne l’approche sonore : nous avons travaillé au niveau des micros, des préamplificateurs, pour reproduire le mieux possible dans une salle multidisciplinaire ce qu’on pourrait entendre dans une très bonne salle acoustique », souligne Valérie Milot.

La rigueur morale de ce choix est d’autant plus salutaire que Transfiguration repose sur des musiques de compositeurs canadiens et québécois vivants. Stéphane Tétreault en est bien conscient : « Les personnes qui ont l’habitude de venir aux concerts de musique classique ont été saisies par cette nouvelle façon de faire et des personnes moins habituées ont apprécié l’expérience. Ce dont nous sommes fiers, c’est de présenter de la musique canadienne et québécoise. Cela aurait pu être intimidant, mais dans ce cadre, on observe l’effet contraire, même si Double-monologue de François Vallières, au début, peut saisir. »

Valérie et Stéphane ont aussi voulu développer un outil en parallèle, un programme interactif consultable sur les téléphones cellulaires. « L’idée est de ne pas avoir un programme papier, mais un programme écologique qui suit en direct le déroulement du spectacle, explique Stéphane Tétreault. Il y a une section préconcert, une section commentaires à la fin du spectacle, où l’on peut laisser ses impressions, et, tout au long du spectacle, il y a des photos, des informations, des citations, des notes biographiques. Bref, on peut aller chercher une information complémentaire au spectacle. »

Le violoncelliste ajoute que l’outil n’est pas nécessaire pour comprendre Transfiguration, mais qu’il peut s’avérer intéressant pour voir celui-ci sous une autre lumière une seconde fois, « de manière immersive ».

Valérie Milot a conscience que l’outil est davantage prometteur en lui-même qu’adapté forcément à ce projet-ci. « Notre spectacle est un peu chargé visuellement pour ce type de technologie là. Mais nous avons travaillé dessus et cela peut se développer pour des concerts plus traditionnels. »

Objectif export

Valérie Milot prend l’exemple d’une symphonie de Mahler où telle citation d’une mélodie dans l’oeuvre pourrait être signalée en direct dans le téléphone : « Cela peut être fait en coulisses par quelqu’un qui change les phrases et les images. » Une sorte de PowerPoint à distance où les téléphones seraient les moniteurs des auditeurs intéressés. Aux yeux de la harpiste, on pourrait ainsi suppléer « un peu au manque d’éducation dans les arts ». « Les organismes devraient offrir de plus en plus un matériel, pas forcément “éducatif”, mais à tout le moins constructif », suggère-t-elle. Son partenaire musical est cependant conscient qu’il « faudra faire passer la pilule des écrans allumés pendant le spectacle, chose difficile dans la société nord-américaine ».

Valérie Milot avoue que « le marché de la musique classique au Québec — innervé par un circuit de salles pluridisciplinaires au potentiel technique important — est plus simple que celui du reste du Canada et du monde ». Pour arpenter le Québec pendant l’été 2022, sa société de production a engagé un troisième technicien pour soulager les deux initialement prévus et surchargés. « L’une de nos valeurs est que les gens aient du plaisir à travailler. Nous avons décidé d’alléger le travail. C’est sûr que ça coûte plus cher, mais l’important, c’est le résultat », affirme la harpiste.

Le prochain défi de Transfiguration est désormais celui de l’exportation. « Une version anglaise a déjà été enregistrée et va être présentée à l’été 2023 », nous dit Stéphane Tétreault. Techniquement, tout a été pensé d’emblée pour que le projet voyage bien. « Il fallait qu’il se monte en une journée. Ce sont de grosses journées, mais monter, démonter et faire un spectacle en une journée, cela se fait. »

La phase suivante requiert de la prospection. « L’agent de ma compagnie est allé à Séoul pour un congrès et il se rendra à New York en janvier. Nous sommes présents aux événements vitrines et, dès l’année prochaine, nous allons commencer des spectacles autoproduits à l’international. Dans ce milieu-là, postpandémie, il faut aller rencontrer les gens, se faire voir, aller rencontrer des agents, des producteurs », raconte Valérie Milot.

Transfiguration se veut une réponse à un ensemble de défis résumés très simplement par Valérie Milot : « Comment se démarquer hors du fait que Stéphane joue du violoncelle et moi, de la harpe? Qu’avons-nous à offrir ? J’ai toujours vu les choses comme cela. Offrir une expérience totale intéressante et sans frontières. »

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