11 juin 2014
Entrevues

Une question d’âme

Dominic Tardif, La Tribune

Chaque soir de concert, Stéphane Tétreault pose entre ses jambes un merveilleux bout de bois datant de 1707. Un Stradivarius, si vous préférez. L’instrument est-il réellement aussi supérieur qu’on le dit à ceux de la concurrence? Nous avons posé la question au jeune violoncelliste à quelques jours de son concert avec l’Orchestre symphonique de Sherbrooke.

Beaucoup d’encre a coulé au sujet du Stradivarius sur lequel Stéphane Tétreault, 21 printemps et toutes ses dents, pose son archet depuis deux ans, au point où le musicien a presque été éclipsé, médiatiquement du moins, par ce violoncelle jeune depuis 1707, acheté par Jacqueline Desmarais (veuve de Paul) spécialement pour son protégé (elle le lui prête ad vitam aeternam).Mais entre nous Stéphane, ce fameux Strad évalué à six beaux millions de bidoux est-il réellement à ce point supérieur au pauvre instrument anonyme auquel tu arrachais jadis concertos et sonates? La réputation des Strad n’est-elle pas, à l’instar de celle des motocyclettes Harley-Davidson et des amplificateurs Marshall, légèrement surfaites?

Réponse sans équivoque: «La différence est colossale. Cet instrument a 307 ans d’histoire. Pendant 307 ans, deux douzaines de musiciens ont joué dessus. C’est un peu un cliché, mais je vais quand même dire que cet instrument-là a une âme, on le sent quand on joue. Suffit de le toucher pour comprendre qu’il a quelque chose de très spécial. C’est un grand violoncelle avec une sonorité très puissante, qui permet d’aller chercher une possibilité infinie de couleurs.»

Une âme? Vraiment, une âme? Tu mesures bien l’ésotérisme de ton explication? «Il y a des siècles de musiciens qui ont joué sur cet instrument des oeuvres qui nécessitent beaucoup d’implication émotive. C’est normal qu’il y ait un peu de l’âme de chacun de ces musiciens qui soit resté dans cet instrument-là. Mais c’est sûr que lorsqu’un instrument respire pendant 307 ans, il gagne en profondeur. Peut-être que les instruments confectionnés aujourd’hui vont sonner aussi bien que ça dans 307 ans.»

D’autres vies avant

Le Concerto pour violoncelle en si mineur d’Antonin Dvorak, que Stéphane Tétreault a souvent interprété et qu’il réinterprétera ce week-end avec l’Orchestre symphonique de Sherbrooke, est l’oeuvre d’un homme en proie au mal du pays (le compositeur tchèque séjournait alors aux États-Unis).

Selon les exégètes que vous consulterez et les spécialistes à qui vous choisirez de prêter foi, cet ultime concerto du père de la Symphonie du Nouveau Monde, d’un coefficient de difficulté technique très élevé, aurait été créé en souvenir d’un amour de jeunesse ou pour célébrer la beauté de son dernier amour. De véritables montagne-russes émotives, recelant «de la joie, de la tristesse et de la nostalgie.»

Comment Tétreault peut-il se mesurer, du haut de ses 21 ans, à pareil testament musical, paraphé par un génie au crépuscule de sa vie? «Certains pensent qu’il est préférable d’attendre d’avoir le vécu nécessaire pour jouer ces pièces-là. Mais le répertoire est rempli de pièces comme ça, je ne peux pas attendre d’avoir 60 ans pour toutes les jouer! C’est toujours fascinant de voir des enfants de 12, 13 ou 14 ans interpréter des oeuvres complexes, très tragiques, sans avoir connu les émotions qu’ils doivent jouer. Ils sont pourtant capables de les faire vivre aux spectateurs.» Un silence. «C’est peut-être parce qu’ils ont vécu d’autres vies avant.»

Il ajoute: «La beauté d’une longue carrière, c’est qu’un musicien peut interpréter une oeuvre à 25 ans et la réinterpréter à 60 ans, et en donner deux versions complètement différentes.» C’est toute la grâce qu’on lui souhaite.

No future?

Stéphane Tétreault joue rarement devant des garçons et de filles de son âge, la faute au public de plus en plus en plus vieillissant de la musique classique. Cher ami, te sens-tu parfois seul, l’âme en peine, face à ces salles remplies de têtes blanches?

«En Amérique du Nord, le public est plus vieux qu’en Europe, où la musique classique est plus imbibée dans la culture. Je pense que pour aller chercher les jeunes, il faut aller là où ils sont, c’est-à-dire en ligne. Il faut aller les chercher sur Twitter, Facebook et YouTube. Les jeunes ont ben le droit de ne pas aimer ça, mais c’est nécessaire qu’ils y soient au moins d’abord exposés. J’ai des jeunes qui m’écrivent sur YouTube et me disent: « Je n’aimais pas le violoncelle avant, j’aime les Sex Pistols, mais je trouve ça pas mal cool ce que tu fais. »»

Et si le futur de la musique classique reposait entre les mains des disciples du no future?

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